fr
en
slo

Le Comité des écrivains pour la paix

Le Comité des écrivains pour la paix du PEN International a été fondé en 1984 à l'initiative de Miloš Mikeln, alors Président du PEN slovène, en réponse aux difficultés rencontrées lors de tentatives de collaboration culturelle pendant la guerre froide. Son principal objectif était d'ouvrir la porte à une collaboration intellectuelle pacifique et  d'encourager le partage d'idées et d'écrits à une époque où beaucoup de portes étaient fermées. Pendant leurs premières années d'existence, les réunions annuelles du Comité lors des rendontres de Bled sont devenues un espace de dialogue démocratique entre les écrivains de l'Est et de l'Ouest, et lors de la scission de la Yougoslavie, elles ont offert un espace où les écrivains des pays touchés pouvaient échanger leurs points de vue ainsi que leurs expériences.

Aujourd'hui, ces réunions sont une plateforme de dialogue et de compréhension interculturelle et littéraire. Les rencontres de Bled sont l'occasion d'une rencontre entre écrivains et membres du PEN en provenance du monde entier où se discutent et sont débattues de nombreuses problématiques concernant la communauté littéraire. Parmi les thèmes discutés, on trouve la liberté d'expression comme moyen d'action contre le terrorisme, la mondialisation, la marginalisation de la littérature et le rôle de PEN International dans le monde actuel.

Le président actuel du Comité des écrivains pour la paix est Tone Peršak. Le comité des écrivains pour la paix a son siège auprès du PEN de Slovène à Ljubljana.

Rapport du président du Comité des écrivains pour la paix du PEN international 2011

Le congrès du PEN international a revêtu cette année une importance historique, en effet, il a eu lieu dans les Balkans qui ont connu la guerre il y a à peine quelques années. Nous pourrions donc le comparer au fameux congrès de Bled de 1965 où pour la première fois dans l'histoire du PEN international des écrivains soviétiques étaient venus en observateurs. Cette fois, il s'agissait de la rencontre d'écrivains de nations qui, il y a peu, ne se parlaient pas. L'assemblée générale du Comité pour la paix a réuni les représentants de 28 centres membres du Comité. Etaient également présents deux centres observateurs.

Dans le cadre du congrès dont le sujet était La litterature – langue du monde, nous avons, nous membres du Comité pour la paix, salué un événement historique: des écrivains qui chez eux n'ont pas le droit à la parole publique ont lu leurs oeuvres au coeur de Belgrade, sur le balcon du Théâtre national.

Depuis sa création, le Comité pour la paix s'efforce de rendre possible des rencontres entre représentants de peuples ennemis ou de peuples qui n'ont pas encore réglé leurs conflits. Outre la rencontre entre écrivains serbes et kosovars, nous avons pu saluer la rencontre entre écrivains basques et représentants d'autres littératures d'Espagne ainsi que la rencontre entre Turcs et Kurdes. Ce qui me semble d'une importance capitale c'est que pour la deuxième fois ont participé au congrès de Belgrade des représentants de la Republique populaire de Chine qui ont dialogué avec des écrivains chinois en exil. De même les représentants du Tibet ont rencontré des écrivains chinois, notamment ceux en exil. À l'avenir nous nous proposons de parvenir à une rencontre entre Ouighours et représentants officiels chinois. Les Ouighurs y sont déjà prêts.

Le Comité pour la paix a apporté son soutien à la déclaration sur la défense de la langue basque et à des déclarations sur la langue et la liberté d'expression des Kurdes dans trois pays différents. Par ailleurs, nous avons réussi à convaincre le PEN international de soutenir la ville de Sarajevo en tant que capitale culturelle pour l'année 2014. Nous nous sommes aussi engagés à condamner très sévèrement les événements au Mexique où  tous les jours des écrivains meurent ou disparaissent. Enfin, nous avons proposé une declaration pour la défense des Roms dans toute l'Europe.

Nous sommes heureux de vous apprendre que le Centre occitan est devenu membre du PEN international et qu'il a posé sa candidature en vue de devenir membre du Comité pour la paix.

Dans le cadre du PEN international, le Comité pour la paix s'est associé au Comité des droits linguistiques et de la traduction, au Comité des écrivains en prison et au Comité pour les droits des femmes. Il a proposé que les présidents des comités cités ci-dessus participent chaque année à la conférence de Bled. La prochaine aura lieu du 16 au 20 mai.

Rencontre de Lisbonne: Un écrivain réveille la société

Le comité des écrivains pour la paix et le PEN Portugais ont organisé une belle rencontre "méditéranenne" à Lisbonne du 27 au 29 juin 2013. Voici quelques échos de la conférence, publiés sur le blog du WfPC Permanent Whisper:

Un écrivain réveille la société

Le poète français Pierre Emmanuel pose la question suivante: « Si les gens qui lisent la poésie sont si rares, pourquoi donc les tyrans se hâtent-ils de mettre les poètes en prison ? »  En effet, pourquoi la parole poétique est-elle si dangereuse ? Tout simplement parce qu’elle dit la vérité, celle qui est cachée aux yeux de la vie quotidienne, la parole dont les dictateurs ont vraiment peur.

La parole authentique de la littérature exige de nouveaux rapports sociaux parce qu’elle fonde la base des nouvelles relations interpersonnelles. Dans leur horizon les écrivains - au dépit de ce qu’ils souhaitent - tracent le chemin de la nouvelle société. Pourtant, à certains moments de l’histoire la situation exige une parole véridique qui doit être aussi publique et qui s’expose au débat de tout le monde. Cela a été le cas des écrivains slovènes qui ont écrit la première Constitution démocratique du Pays. C’est sur cette base que le nouvel Etat s’est procuré son texte fondamental.

Quels sont les nouveaux défis pour les écrivains en Europe, dans le basin méditerranéen et dans le monde,  qui les inciteraient à écrire de nouveau un texte fondamental qui réveillerait société toute entière ?

Edvard Kovač (1), président du Comité des écrivains pour la paix du PEN International, membre du PEN slovène


L’intellectuel doit nommer les choses par leur vrai nom

Toutes les nations, à diverses époques de l’histoire humaine, ont dû lutter pour obtenir leur liberté, leur indépendance. Le revers de la médaille, c'est que la liberté se gagne dans le sang et dans la mort. L’être humain, nous dit-on, est ainsi fait qu’il n’obtient rien sans un combat très souvent violent. Cependant, pour les êtres raisonnables que nous sommes, nous avons aussi l’idée que cela pourrait se faire d’une manière non violente. Les conflits constituent le résultat de notre volonté de puissance, comme le dirait Nietzsche, mais c’est presque toujours une volonté de puissance destructrice.
Car nous voulons qu’on nous considère comme des êtres d’exception, des êtres uniques, alors que rien ni personne ne peut avoir le privilège de l’unicité en ce monde. Le paradoxe est donc dans notre nature. L’idée de l’égalité des races que consciemment ou non nous avons adoptée, nous est quand même très souvent insupportable, tant notre petite personne mortelle nous paraît importante. Et malgré cet état de faits, l’homme a su – et c’est là sa grandeur pascalienne – faire des contrats sociaux, des Constitutions et des lois qui stipulent, sans exception aucune, que tous les hommes sont égaux et que tous les peuples doivent jouir des mêmes droits. L’histoire humaine est en effet l’histoire des luttes et des guerres, mais aussi celle des combats courageux des hommes contre les guerres et contre les inégalités de toutes sortes.

C’est ce qui devrait être compris par tous les humains, politiciens y compris, mais surtout par les intellectuels. Ce que l’écrivain ou l’artiste doit apporter comme plus-value à la vie en société, c’est ce combat sans compromis pour la justice. C’est le devoir de justice qui devrait justifier notre action de citoyens. L’intellectuel doit représenter, non pas l’air du temps qui passe et se dégrade, mais l’être humain quel qu’il soit, y compris son ennemi. L’écrivain ne doit pas parler au nom de quelqu’un d’autre, mais au nom de la vérité et de la défense de la justice. Il y a quelques années, on avait demandé à Elie Wiesel d’être le Président d’Israël et il a aussitôt répondu : « Moi, je ne suis qu’un écrivain, je n’ai que mes propres mots pour m’exprimer. Je ne pourrai jamais parler avec les mots des autres. »
Car un politicien en poste est un fonctionnaire, alors qu’un intellectuel  n’est le fonctionnaire de personne. Il ne doit servir que la vérité qui commence par le postulat à la fois simple et grand : tous les humains sont égaux de par la nature d’abord, de par nos propres lois ensuite. Si l’intellectuel n’a pas de fonction donnée par quelqu’un, il a alors une mission dans la cité et celle-ci consiste en la répétition en public et de vive voix de ce postulat que les citoyens ont tendance à oublier.

L’intellectuel doit constamment mettre en action sa pensée critique, tout en vérifiant à fond la part de vérité dans l’information qu’il connaît. Seule la pensée critique fait avancer le monde et progresser l’humanité. Nos théories, en science par exemple, ainsi que nos idéologies, ne sont pas fixées avec des clous éternels sur le firmament. Le biologiste Jean Rostand disait toujours en disséquant ses grenouilles dans son laboratoire : « Les théories passent, les grenouilles restent… »
Si nos dirigeants déversent sur nous des idéologies erronées, meurtrières, fascistes et racistes, les écrivains ont le devoir de critiquer - sinon, à mon sens, ils trahissent leur vocation. Peut-être feront-ils encore des œuvres littéraires de grande valeur, mais leur vie en tant que citoyens proches de nous autres est une vie ratée, un égoïsme qu’on peut comprendre, mais non accepter.

Cependant, la pensée critique en action ne doit pas être dirigée que contre l’ennemi, afin de trouver des raisons d’accuser les autres de tous les malheurs qui nous arrivent. L’écrivain-citoyen sait qu’il est lui aussi responsable des malheurs qui arrivent à son peuple. Nous sommes tous les ennemis les uns des autres à cause de nos faiblesses et de nos prétentions. La critique de l’intellectuel doit impérativement se diriger vers son propre peuple et vers son propre gouvernement. Sinon, si notre critique prend la voie de la facilité  pour ne montrer du doigt que notre voisin. Nous restons alors au stade victimaire, stade psychologiquement inférieur, qui préfère la pitié des autres à l’action menée au profit d’un changement radical de comportement. La victime à plaindre n’agit pas, elle ne réagit pas à son sort, elle ne fait que se complaire dans sa situation et finit par croire que c’est une fatalité du genre : "Dieu donne, Dieu prend", que son Nom soit Béni ad vitam aeternam. La victime se laisse exploiter par la compassion du « miséricordieux » qui, lui aussi se complaît dans son rôle magnanime. L’autre, l’ennemi absolu, devient le Diable qu’il faut éliminer. Et la chaîne de la violence continue!

Mieux vaut donc pour l’intellectuel de critiquer, même s’il n’a pas toujours et entièrement raison, que de ne pas critiquer du tout et laisser son peuple dans le sentiment faux et dangereux qu'il a toujours raison…
Ce que je viens de dire pourrait paraître un peu flou et même une pseudo-philosophie abstraite qui ne concerne que de loin les conflits dans la région où j’habite. Mais je vous garantis que jusqu’à maintenant je n’ai parlé que du Proche Orient en général et du conflit israélo-palestinien en particulier. Car nous sommes réciproquement les bourreaux/victimes les uns des autres, assassins sans innocence et sans consolation.
Un intellectuel juif et un intellectuel arabe doivent arriver à ce constat et le dire et redire à leurs peuples. Sans concession possible. Il n’y a pas de «mort saint » dans ce conflit même si les uns le nomment kaddosh et les autres  shahhid. Il n’y a que des criminels sauf – oui ! sauf  si quelqu’un s’avise de prouver qu’un homme qui tue un autre homme est un saint. Un intellectuel n’a pas d’autre choix que de nommer les choses par leur vrai nom. C’est notre premier devoir en tant que libres-penseurs. Laissons les discours « sacrificateurs et sanctifiants » aux politiciens. Ceux-ci ont une philosophie d’apothicaire, ils soupèsent très attentivement les votes qu’ils vont gagner aux urnes et tiennent à mettre des baumes stériles sur les plaies béantes de leurs électeurs.

Il faut aussi reconnaître que tous les peuples ne sont pas ouverts à l’autocritique et encore moins à la critique considérée comme une insulte ou une atteinte à leur honneur, à celle de leur religion, voire à celle de Dieu. Le rôle de l’écrivain est alors de démasquer le mensonge, derrière lequel agissent des dirigeants laïques et religieux, cyniques et profiteurs.
Et nous voici arrivés à la religion, car le conflit au Proche - Orient est plus religieux que territorial. Les trois monothéismes sont très riches en enseignements, ce sont des programmes pédagogiques dont le but est de rendre l’homme meilleur. Mais il y a aussi les traditions, les interprétations et les commentaires, très souvent aussi éloignés de la source que la terre l’est du soleil. A se demander parfois si Dieu n’est pas un autiste qui s’ignore. Prenons un seul exemple toujours tiré du Proche - Orient : La Guerre Sainte, Milhéméth Koddesh pour les juifs, Jihhad  pour les musulmans. Ces deux mots antagonistes guerre et sainte sont proférés des milliers de fois à propos du conflit qui n’a rien de saint, même s’il a lieu en Terre Sainte. Car si une guerre est « sainte », alors le crime est l’acte suprême de la sainteté et Dieu un criminel d’ordre commun. Or, la terre sainte n’existe pas, c’est une terre comme une autre. Pour le vrai croyant, juif ou musulman, seul Elohim ou Allah  est saint. Elohim Gadol ou Allah ou Akbar veut signifier exactement cela : Dieu et seul Dieu - est grand. Le reste est profane, même la tombe de notre Patriarche commun Abraham à Hébron ! A la limite, la vie pourrait être considérée comme sainte, mais nous en avons fait une abstraction et quand on fait de la vie une abstraction, on l’assassine plus facilement.

Quant à Jérusalem – Yéroushalaïm, Al Quds – la Ville Sainte, la ville de la Paix, elle n’a jamais eu une seule vraie minute de paix, mais pendant toute son histoire elle n’a fait que dévorer nos cadavres inutiles. L’intellectuel se doit d’éplucher ces « mythes » (comme on épluche un oignon) et de faire tomber les symboles mensongers de sainteté et de pureté, afin de dévoiler au grand jour la vérité qui, hélas, ne nous convient plus, si elle n’est pas cachée derrière la façade alléchante des symboles meurtriers, derrière une sainteté de façade.

Pour finir, j’ajouterai seulement, au risque de me répéter, que l’intellectuel doit bien vérifier si ce qu’il dit ou écrit est conforme à la réalité et non conforme aux idéologies des uns et des autres. La connaissance de l’histoire et des faits, et j'insiste sur ce point, doit nous empêcher d’arriver à des conclusions péremptoires et hâtives. Si les politiques ont perdu le sentiment de la honte par rapport à leur propre bêtise, nous, les écrivains, nous sommes obligés de ne parler que de ce que nous connaissons très bien. Et nous nous devons impérativement de toujours prendre en ligne de compte l’autre et ses droits, en nous rappelant la question rhétorique de Caïn dans la Genèse: « Suis-je le gardien de mon frère ? »

Bluma Finkelstein (2), Haifa, Israel, PEN Club Français

 

Les écrivains face aux conflits

En tant que réfugié et poète de «là-bas», j'aurai souhaité ne pas trouver mon peuple au cœur de "la Naqba", ce que vous vous appelez «conflit». Et alors, qu’elles aillent en enfer les dynamiques de l’écriture. Mais les souhaits sont une chose, et l'histoire, ou la «ruse de l'histoire» inversée en est une autre.
Par conséquent, je dirai que je me suis retrouvé impliqué, depuis ma naissance, au  cœur de « la Naqba ».
Je suis né dans le camp de réfugiés de Khan-Younes, douze ans après le déplacement forcé de mes parents de leur village d'origine "Nedjd" durant la période  que nous appelons : l'année des damnés ou bien l’année de « l’épuration ethnique », dans la langue d’Ilan Pappe.
 Je n’ai ouvert mes yeux que sur la misère, la pauvreté et la privation dans son sens le plus atroce. Si seulement l'histoire s'est terminée là. Après mes sept années, la guerre s’est déclenchée le 05 Juin 1967. Alors nous avons dû abandonner le camp et nous nous sommes enfuis, comme le reste des familles, vers la brousse, se cachant sous les buissons, nous alimentant de feuilles, tandis que l'eau et le pain se faisaient rares.
Puis la guerre s’est terminée. Nous retournons enfin vers nos maisons en ruines en compagnie de ceux qui avaient la chance de rester en vie, alors que les sionistes avaient déjà occupés l'ensemble du territoire Palestinien. Bien sûr, la guerre de 67 a été la première guerre vécue à la fleur d’âge et la troisième guerre de ma mère, encore jeune et veuve. Depuis ce jour-là, nous comptons les  guerres sur les doigts de nos mains et de nos pieds.
Qu'est-ce que tout cela signifie pour toi à mesure que le temps passe, pour que tu sois devenu, pour une raison quelconque, un poète?
Ceci signifie des fardeaux supplémentaires, sur tes fardeaux en tant que réfugié. Dans l’avant-dernière guerre sur Gaza, je me souviens de quelques mots que j’ai rédigé à la lumière d'une bougie: [ils bombardent: depuis deux nuits qu’ils bombardent. Toi, non ! Toi tu n’as pas peur seulement de l’obus. Ce que tu crains est plus loin et pire: depuis deux nuits, tu poursuis un poème et tu ne le trouves pas. Ceci, pour ceux qui sont dans ton cas, est une “guerre perdue." Une perte qui s’ajoute à toutes les pertes. Une perte qui s'ajoute au long parcours qui peut être appelé: "la bêtise humaine." Méfiez-vous! Eux aussi tuent encore et encore des embryons de poèmes.]
Et puis. Que signifie en principe, être poète Palestinien vivant sous «l'occupation coloniale la plus terrible qu’a connu l'histoire moderne », dans la langue de Pappe aussi?
Cela signifie qu’il faut faire très attention à ne pas écrire selon les agendas qui te sont imposés par les petits généraux israéliens et ses politiciens opportunistes. C’est aussi ne pas leur permettre, alors qu’ils ont ruiné toute ta vie, de ne pas ruiner non plus ta poésie.
Évidemment, il faut dire qu'une offre d’écriture telle que celle-ci, ne s’adresse pas au public, mais seulement aux lecteurs.
…Et je ne veux pas continuer, parce que l'énormité de la tragédie de mon peuple, suppose que vous devriez la connaitre en tant qu’intellectuels. C’est pour cette raison que je serai bref et je répondrai à la question de la première feuille: « où est la parole des écrivains en tant que citoyens »?
Malheureusement, cette définition moderne de «citoyen» me parait vague et je ne comprends pas son sens. Moi, je ne suis qu’un réfugié. Néanmoins, à cause de cela, je pense que ma parole est dans la plupart de mes écrits. Je pense aussi que la séparation entre le texte et la personne est impossible. Malgré le fait de pratiquer la prose et la poésie à la fois, ma parole est plus présente dans la prose. Quant à la poésie, peut être que je ne parle pas ouvertement de la douleur. Cependant cette dernière existe en toile de fond et est combustible pour l'écriture. Pour cette raison, il n’est pas nécessaire d’écrire sur la douleur. En d'autres termes, plus clairs: «J'écris avec la douleur et non sur la douleur», comme le disait le grand romancier Ibrahim Aslan.
Quant à la question : « Où et quand l'écrivain doit-il s'impliquer ? ». Il me parait  un luxe, dans mon contexte, et même chez les écrivains qui vivent une vie normale dans un autre contexte. Je réponds à la question par une autre question : Est-ce que l'écrivain de la Naqba peut ne pas s'impliquer ? Voir plus : un écrivain peut-il aussi longtemps qu’il vit sous le ciel de notre planète, se remettre vraiment de la «maladie de l'histoire»? Même s’il verse dans l'illusion et l'imagination?
En général, chaque écrivain doit trouver la «voie» pour s'impliquer. J'ai choisi très tôt ne pas m’impliquer de façon explicite. Je veux dire par le cri, le direct et par ce que supposent les réactions. Dans le cas où ceci est inévitable, il est nécessaire de prendre un recul vis-à-vis du texte parce que la rédaction sous le feu de l’action brûle l’écriture. J’entends par là l'écriture littéraire en particulier. Finalement est ce que j’ai réussi ma tentative? Je ne le sais pas.
J'ai essayé, j’essaie encore et je me contente d’essayer.
Quant à la question: Quand et où l'écrivain doit rester à une distance critique? Je pense que la réponse précédente est aussi valable ici.
En bref et au risque de me répéter, un écrivain dans une situation historique telle que la mienne ne peut pas garder une distance. S’il le fait, il sèmera le doute sur sa position morale. Ensuite, d'abord et avant tout, je ne pourrai jamais oser la stupidité de séparer la littérature (même du point de vue artistique) de ses objectifs suprêmes, en premier lieu la question de la libération ni bien sûr de l’esthétique.
Enfin, je devrais terminer par une phrase:
Dans un conflit armé, pénible et long, entre ton peuple sans défense et un état arrogant, qui se voit au-dessus du droit international et de la morale, en tant que poète tu n’as aucun autre choix que celui de t’accrocher à ta faiblesse humaine et à ta vulnérabilité dans le jeu des destins et ce par souci pour ton peuple et pour la poésie. Ni la poésie ni le poète ne parlent la même langue dans laquelle leur parlent leurs ennemis. Même si Nietzsche, a averti une fois qu'un long regard dans l'abîme fera que l’abîme à son tour finira par te fixer du regard.
Ainsi donc, à partir de là, je continue de rêver et je ne cesse de rêver de paix. Même si le chemin fait peur et l’obscurité s’intensifie. Je suis même arrivé à la pleine conviction, et ce depuis le début de mon adolescence, qu'il n'est pas possible de résoudre un conflit sanglant qu’avec une lutte pacifique, qu’en s'asseyant autour d’une table de négociations et qu’avec une pression américaine et européenne sur le gouvernement d'Israël, pour initier une voie vers la paix : soit une solution à deux États, tel qu'approuvé par les chartes de l'ONU ou bien celle d’un État démocratique unique pour tous les citoyens. Une solution dont je suis partisan.
Les deux peuples n’ont aucun autre choix. Même si les politiciens d’un camp pensent que seule la force payera et même si les politiciens du même camp manquent péniblement de sens historique et critique, qui conduiraient à une entente.
La Palestine et Israël ont besoin de vous, intellectuels. Sauvez les restes de la Palestine des griffes d'un taureau israélien furieux.
Sauvez ce taureau de son arrogance et de sa myopie.
Chaque fois que vous vous pressez à la fermeture du sentier des douleurs et de l'agonie, vous dénouez la corde sur les deux peuples: Mon peuple oublié et ignoré en particulier et le peuple israélien, vers lequel je ne ressens aucune haine mais plutôt que je considère, et continue de considérer comme un adversaire d’aujourd'hui et un partenaire de demain. Partenaire qui partage les détails de notre vie sur cette terre sacrée qui peine à être visible dans l'Atlas géographique de cette planète.

Bassem Al-Nabriss (3), Palestine, vivant à Barcelone dans le cadre du programme ICORN

Traduit de l’Arabe par El-Kaissa Ould Braham


(1) Edvard Kovač : docteur en philosophie, auteur d'essais littéraires et philosophiques, et disciple du philosophe Emmanuel Lévinas, dont il prolonge l'éthique en tant que traducteur de ses oeuvres et interprète de sa pensée en Slovénie et en France. Enseigne la philosophie contemporaine à la Faculté de Philosophie de l'ICT à Toulouse et à l'Université de Ljubljana et participe à des conférences philosophiques internationales.
Il publié notamment : Modrost o Ljubezni, (La Sagesse et l’Amour), Ljubljana 1992; 2001 ; Oddaljena bližina, (Ce proche si lointain), Ljubljana 2000 (Prix Marjan Rožanc pour le meilleur essai slovène de l'année) ; Plus haut et plus intime, Editions Cerf , Paris 2009.


(2) Bluma Finkelstein : poète, essayiste, traductrice de poésie et Professeur Emérite à l’Université de Haïfa, Israël. Spécialiste de littérature française et comparée, et surtout du dialogue judéo-chrétien. Née en Roumanie, émigrée en Israël en 1963, elle apprend le français toute seule. Son œuvre poétique, ses essais et de nombreux articles sont écrits en français.

(3) Bassem Al-Nabriss : poète, critique littéraire et journaliste palestinien. Depuis le mois de Juin 2012, il réside à Barcelone. Il vient du camp de réfugiés de Khan-Younes, à Gaza. Son séjour s’inscrit  dans le cadre du programme “écrivain accueilli”, que le PEN Catalan coordonne dans le cadre du Réseau International des Villes Refuges (ICORN). Al-Nabriss a subi une atteinte contre sa liberté d'expression, ainsi que sur sa liberté personnelle, à la fois de la part du Gouvernement d'Israël et des fondamentalistes du Hamas. De 1994 à 2007, il a travaillé comme Directeur Général au Ministère Palestinien de la Culture, mais il a été démis de ses fonctions lorsque le Hamas est arrivé au pouvoir en 2007. Al-Nabriss prône toujours la non-violence pour résoudre le conflit israélo-palestinien. Il est l'un des poètes palestiniens les plus importants de sa génération.
Dans sa bibliographie, on trouvera sept volumes de poèmes, dont certains ont été réédités plusieurs fois pour leur succès et une chronique sur le conflit entre Israël et Gaza, traduite en français sous le titre “Gaza journal de guerre/décembre 2008 - janvier 2009 », publié par Tawbad de Tunis en 2009. Beaucoup de ses poèmes ont été publiés dans des anthologies et dans des magazines littéraires dans la langue originale ou en traduction.Le PEN Catalan prépare une sélection de ses poèmes qui seront publiés prochainement dans une brochure en version bilingue (arabe et catalan).
Depuis son arrivée à Barcelone (Catalogne), Basem Al-Nabriss, collaborateur régulier depuis quelques années du journal électronique Elaph, consacre sa chronique quotidienne aux questions relatives à la culture et à la vie sociale catalane, car il trouve qu’il y a une grande ignorance du lectorat arabe de la culture catalane en général, hormis certains clichés.
Texte traduit du Catalan par El-Kaissa Ould Braham

Bluma Finkelstein sur la rencontre de Lisbonne

Lisbonne, juin 2013

Je suis une très mauvaise touriste et chaque fois que je dois prendre l’avion, c’est pour moi un supplice … Ce n’est donc sûrement pas un hasard si dans un de mes prochains livres, qui s’intitule Les Pèlerins de Samarcande, je fais le récit, stylo en main, d'un grand pèlerinage imaginaire d'un marrane, qui va de  Saragosse à Samarcande. Et je visite des lieux superbes, des lieux de mémoire, que je n’ai jamais vus de mes yeux ! Sauf Saint-Jean d’Acre qui est quand même à quelques 30 km. de Haïfa…

Mais le Portugal, pour une juive, c’est une toute autre affaire, comme l’Espagne. C’est une histoire d’amour « agrémentée » de quelques tragédies, dont seuls le temps et l’éloignement peuvent émousser le vif souvenir. C’est comme si j’allais visiter l’Histoire et non pas un pays comme les autres.
Cependant, le souvenir des malheurs n’empêche pas le plaisir de visiter pour la première fois le Portugal et de s'y sentir comme "de retour". J'y ai retrouvé un pays connu, des endroits qui me paraissaient intimes, que je reconnaissais comme dans un rêve.
Je pars du fait que l’Histoire confirme et reconfirme chaque jour que chacun de nous personnellement, ainsi que chaque peuple, traverse des champs de malheurs que d’autres leur imposent ou que chacun impose lui -même à autrui. Et si ce que je viens d’écrire à l’instant même est vrai, alors nous devons de temps en temps « dépoussiérer » les momies qui dorment en nous… Il faut dépasser le stade des règlements de comptes !
Le Portugal, depuis l’antiquité romaine, a été une terre d’accueil pour les juifs, un temps de gloire intellectuelle, un ciel ouvert traversé par des oiseaux heureux et un océan immense, avec des mouettes qui picoraient sur ses berges. Il devait faire beau dans le quartier juif de Lisbonne, au Moyen Age et à la Renaissance, quand le Shabbat, les femmes préparaient leur repas de fête après avoir fait leurs achats chez les paysans des villages voisins. Certes, la fête de la sardine n’existait pas encore… Et de toute façon, les juifs ne pouvaient pas faire frire du poisson le Shabbat ! En hiver, le goï d’à côté venait allumer le feu dans la maison de son voisin juif. Les autres jours de la semaine, le commerce faisait que les uns rencontraient les autres, parfois sur le parvis de la cathédrale ou de la  petite église du village.
Le Portugal a la même configuration et disposition géographique que la Terre Sainte, que ces juifs portugais ont fui lors de la conquête romaine, des siècles auparavant. La Terre Sainte est une bande longue et étroite ouverte à l’est, à la Méditerranée. Au Portugal, la même bande étroite et longue ouverte sur l’océan. Les deux pays sentent dans leur dos le poids du continent.
Intellectuellement, il y a eu l’influence des uns sur les autres, la soif des idées, la recherche commune de la connaissance, les premiers bourgeons de la science.
Les relations entre juifs et catholiques ont été relativement bonnes, puisqu’une vie intellectuelle riche a eu lieu au Portugal comme en Espagne. Les Maures, arrivés dans ces contrées bien après les juifs, apportaient avec eux un mode de vie qui ne correspondait pas tout à fait à celui des juifs et des catholiques, mais une nouvelle énergie s’installa, une sorte de violence peut-être bénéfique pour l’intellect, une sorte de conquête à double face : dictatoriale, d’un côté, intellectuelle de l’autre. Trois religions monothéistes se mélangèrent sur une même terre, se "disputèrent" sur le même Dieu – ou à peu près le même ! – échangèrent des idées religieuses et philosophiques, enrichirent chacune à sa manière l’espace intellectuel.
Les fruits de cette période furent nombreux et d’une importance capitale pour l’Europe en formation. Le Moyen Age et la Renaissance constituent le réceptacle profond de ce que les trois monothéismes, avec l’hellénisme, redécouvert à cette époque, contiennent de diversité et donc de richesse. Chrétiens, juifs et musulmans ont creusé dans la péninsule ibérique la fontaine primordiale d’où les temps modernes ont jailli. Je ne peux pas parler de post-modernisme, car je ne sais pas ce qu’il signifie exactement. Moi, je reste le produit de ces siècles lumineux depuis Maïmonide, Ibn Sina (Avicenne), Ibn Rushd (Averroès), Thomas d’Aquin, Spinoza, Don Isaac Abravanel jusqu’à l’expulsion des juifs d’Espagne et du Portugal et la Reconquista.
Lisbonne, l’Inquisition. Je n’aurais pas voulu vivre à cette période de peur et d’exactions. Mais, pour être franche, naître en 1942 en Europe, est-ce un meilleur destin ?!
Les temps de l’Inquisition n’ont pas été simples pour les juifs, ni pour les arabes. Il fallait choisir la conversion ou la fuite. C’est pourquoi je dis aujourd’hui à propos de l’islamisme, qui se veut idéologie de l’Etat : l’islam oui, l’Inquisition non ! Comme dans toutes les dictatures idéologiques, les Inquisiteurs veulent étouffer les idées des autres « dans l’œuf ».
Lentement, l’Espagne et le Portugal se sont vidés de leurs juifs. Ce fut une saignée malsaine qui a laissé ces pays orphelins de leurs frères aînés, qui ont repris leur errance vers de nouveau rivages.
A la Mairie de Lisbonne, la Directrice de la Culture, Catarina Vaz Pinto, parlait de Don Isaac Abravanel, grande figure du judaïsme portugais. Après l’année fatidique de 1492 et l’expulsion des juifs, désorienté sans doute par rapport à la volonté divine quant à son peuple, Abravanel a calculé que le Messie devait absolument et sans retard faire son apparition pour sauver son peuple exilé … Mais Don Abravanel est mort avant l’arrivée de ce dernier. Ses calculs kabbalistiques ont certainement été déjoués par le Saint Béni soit-Il !
Lisbonne et ses rues et ruelles. Combien de descendants de ces juifs marranes et de ces arabes convertis au catholicisme se promènent sans savoir d’où venaient leurs ancêtres, ni qui ils étaient ? Des juifs, des arabes, des sangs mêlés dans la précarité des jours.
Lisbonne, Fernando Pessoa. L’homme à multiples facettes devant l’immensité de l’océan d’où partirent les grands découvreurs. Pessoa qui se découvre lui-même à travers une pluralité de visages dans ce pays de métissage. Visages qui ont pris racine dans son corps, dans ses langues diverses. L’écrivain en tant que mine d’or, le poète à la parole hésitante, conquise, reconquise, pareille à la houle qu’il voyait certainement de la fenêtre de son imagination.
Lisbonne, José Saramago. Sur les murs de la bibliothèque, dans la maison qui porte son nom, j’ai découvert beaucoup de ses livres traduits en hébreu. J’en ai été si fière, mais je me suis tue car ces traductions existent en dépit de la comparaison qu’il a faite entre Ramallah et Auschwitz…. A-t-il connu les deux endroits ? Ah ! Vous dites qu’il a visité Ramallah… Alors c’est encore plus grave que je le croyais.
Lisbonne. Les amis, les gens dans les rues, l’accueil amical partout, l’hospitalité, les rencontres avec des femmes et des hommes chaleureux et ouverts qui tenaient à tout prix qu’on emporte avec nous un excellent souvenir de leur pays, cette hospitalité propre aux petits pays et j’en sais quelque chose !
Et cette impression du haut de ses collines d’être à Lisbonne comme si on était au bout du monde, sur le promontoire de cette vaste idée humaniste qui, au-delà du règne du Roi Manuel et de sa femme Isabelle, découpe l’espace, pareille à une flèche, et va s’implanter dans ce qui reste de fragile en nous : le besoin d’autrui dans la réconciliation entre les hommes.

Bluma Finkelstein,
Université de Haïfa, Israël; PEN Club Français.