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77 CONGRES DU PEN INTERNATIONAL A BELGRADE, SERBIE le 13 Septembre 2011

DISCOURS D'OUVERTURE DE JOHN RALSTON SAUL, PRESIDENT DU PEN INTERNATIONAL

 

Tous mes remerciements au PEN de Serbie! Je vous remercie, Vida, et je remercie aussi tous les membres de votre Centre. Vous avez organisé un congrès splendide. Ceux qui y participent ne se rendent pas vraiment compte de la quantité de travail que cela implique et combien d'heures il faut donner, des heures qui auraient pu être consacrées à l'écriture. Je vous manifeste donc ma reconnaissance la plus personnelle qui soit, de la part de tous ceux qui sont venus d'autres pays.

Quand nous disons  – nous les membres du PEN International – que nous sommes l’évocation de la littérature et de la liberté de l’expression, et que les deux ne se séparent pas  –  c’est une simple déclaration des faits.
C’est notre 90ème année. Nous sommes – nous avons toujours été – la seul organisation véritablement internationale de la littérature. Nous avons inventé l’idée et la réalité des campagnes pour la liberté d’expression.
Quelquefois il faut répéter l’évident. Il y en a des gouvernements, des pouvoirs - ceux que George Konrad, un de nos anciens présidents, appelle ‘’les professionnels du pouvoir’’, qui disent : Ah, ce ne sont que des écrivains, que des mots. Et c’est vrai, nous n’avons pas de chars ou de banques ou le pouvoir de porter un déficit gigantesque ou un grand bureaucracy. Mais si nous sommes que des écrivains, pourquoi est-ce que quelques 850 de nos collègues sont en prison autour du monde ? Pourquoi est-ce que on tue des écrivains avec une régularité terrifiante ? Nous avons ce grand pouvoir qui est celui de la langue et de l’imagination – à travers les poèmes, le théâtre, les romans, les essais – qui libère l’esprit des lecteurs. C’est avec des mots de l’imagination que l’individu travaille.
Hier, on m'a demandé, avec justesse, quelle différence est-ce que cela ferait que des écrivains venus de 89 Centres PEN différents soient rassemblés à Belgrade. C'est une bonne question.
La première réponse est que ce Congrès est l'expression publique d'une réconciliation. Les écrivains des Balkans n'ont bien sûr jamais cessé de se parler. Mais ce Congrès est une évocation formelle de l'imagination des Balkans.
Aujourd'hui, les dirigeants de dix centres PEN des Balkans étaient assis ensemble sur une scène et ont créé le Réseau PEN International des Balkans. Les membres fondateurs sont les PEN de Bosnie, de Bulgarie, de Croatie, du Kosovo, de Macédoine, du Monténégro, de Roumanie, de Serbie, de Slovénie et de Turquie. C'est un événement historique. C'est un message au monde entier.
Deuxièmement, la réunion de centaines d'écrivains de partout dans le monde est importante parce que c'est une force en faveur de l'imagination et de la transparence. Notre charte est claire. Nous croyons en une liberté d'expression sans limites. Mais nous croyons aussi que, quelles que soient la controverse et la difficulté que nos mots peuvent occasionner, leur but ultime est de rassembler les êtres humains. Le grand écrivain Serbe-Canadien, David Albahari, a justement écrit que 'la connaissance ne peut jamais rattraper le pouvoir de l'ignorance.' C'est bien vrai. Mais l'imagination, elle, le peut. L'imagination peut bondir par-dessus l'ignorance. Permettez-moi de vous donner un exemple: quand un journaliste radiophonique qui est virtuellement inconnu est tué au Mexique – le pays le plus dangereux au monde pour un écrivain de nos jours – il laisse derrière lui, dans les mots d'Ivo Andric, 'un souvenir plus clair et plus permanent que celui de bien d'autres victimes plus importantes'.
Cette année, notre ancien président Mario Vargas Llosa a reçu le Prix Nobel pour la littérature. Et le président fondateur de notre Centre PEN chinois indépendant, Liu Xiaobo, a reçu le Prix Nobel pour la paix. Deux hommes courageux. Deux maîtres de l'imagination. L'un des deux reste pourtant injustement en prison. Et plusieurs de nos centres ont joué un rôle crucial dans ce qu'il est convenu d'appeler le Printemps arabe. Dans certains cas, ils sont très actifs dans la reconstruction de la société civile de leur pays.
Au cœur de ce que nous faisons, il y a ceci: l'imagination et la transparence que l'imagination crée, et l'acceptation de la complexité – tout cela se trouve au-dessus de la politique ou en-dessous de la politique. C'est tout sauf de la politique. Dans une société qui ne possède pas cette démocratie de l'esprit il devient possible que les mensonges prennent place comme s'ils étaient un langage. Et comme le dit Danilo Kiš: 'quand tout le monde ment, personne ne ment.'
Notre affaire, c'est la mémoire, une mémoire qui ne s'oppose pas aux gens, qui ne dresse pas les uns contre les autres. Nous représentons une idée ouverte sur la manière pour les humains de vivre les uns avec les autres.
Ceci est le 77e Congrès. Le Congrès de Dubrovnik en 1933 a été organisé par ce centre. Ce fut un moment complexe mais historique pour PEN. On faisait alors face à la montée de l'autoritarisme, même à l'intérieur de nos propres centres. Les divisions de la société européenne étaient devenues les divisions du PEN. Notre président, un grand écrivain, H.G. Wells, mais aussi un antisémite avec des opinions publiques confuses, s'est vu saisi dans une atmosphère de divisions impossibles. Mais quelle qu'ait été la confusion du moment, Wells et les délégués ont quand même trouvé le moyen de défendre l'imagination et la transparence, s'élevant donc contre l'autoritarisme.
En 1933, nous avons trouvé un cadre moral – bien avant que les gouvernements ne prennent position. Et à tous les Congrès PEN depuis 1933, ce cadre moral se maintient comme jauge de ce que nous accomplissons. J'aime croire qu'en dirigeant avec sagesse le congrès de Dubrovnik Wells en est arrivé à trouver sa propre voie vers une compréhension de la morale propre au PEN. Ce fut un moment élevé pour lui et pour PEN.
Il s'en trouve toujours pour croire que les écrivains et les écrivaines peuvent être arrachés de leur indépendance sur la place publique. Je crois que les prochaines années vont être difficiles. Il y a de nombreuses forces négatives et puissantes en présence. Mais la signification de PEN est simple. La force morale en notre cœur est l'indépendance de notre imagination et de notre créativité. Et nous savons bien de quoi il s'agit puisque depuis 90 ans nous avons défendu cette indépendance.

Hvala!